ordiecole.com : autobiographie d'andré corswant

(document retrouvé dans les dossiers d'André Corswant, 1910-1964)

 

 

Je suis né le 3 mai 1910, à La Chaux-de-Fonds. Mon père y était pasteur –

de la tendance christianisme social d'Elie Gounelle [1, 2, 3]. Dans la famille de ma mère

- radicale de tradition - il était traité de « socialiste ». Mon grand-père paternel

était fils cadet d'une famille de petite noblesse poméranienne, il était venu

apprendre l'horlogerie au Locle, s'y était marié. Mon père se naturalisa à 20 ans

et, malgré sa mère qui y tenait beaucoup, il imposa l'habitude de supprimer le

« de » devant notre nom. Très démocrate idéaliste, mon père nous assura à mes

deux soeurs, mon frère et moi (l'aîné) une éducation orientée surtout vers la

liberté individuelle. Après avoir, au début, pris assez au tragique mon activité

politique, sans rien faire contre moi toutefois, ma famille a fini par admettre assez

bien ma position, quoique mon frère seul ait adhéré pendant quelques années au

parti. Peu avant de mourir ma mère signa l'appel de Stockholm.

 

 

         J'ai fait mes écoles primaires et secondaires à La Chaux-de-Fonds. Dans des

journaux de collégiens que nous fondions à mesure, tandis que mon camarade

René Braichet, aujourd'hui rédacteur à la « Feuille d'Avis de Neuchâtel », défen-

dait déjà Maurras et le fascisme, je prônais la littérature pure. A 16 ans, au cours

d'une course d'école, je me suis « fiancé » avec celle qui est aujourd'hui ma

femme - nous nous sommes mariés au Caire en 1932, et avons toujours milité

par la suite d'un commun accord. Demi-juive, de son nom de jeune fille : Marcelle

Hirsch, elle appartient à une famille de commerçants en horlogerie assez sympa-

thique aux idées de gauche.

 

 

         Pendant nos études - nous étions de la même « volée » - nous avons adhéré

au « Mouvement de la Jeunesse suisse romande » qui s'occupe des « enfants pau-

vres ». Ce fut notre premier contact avec les injustices sociales. Mais nous n'en

restions pas moins très individualistes, très littéraires. Par fidélité à la parole

donnée, je me suis trouvé être un des principaux « meneurs » lors de la grève des

gymnasiens contre la nomination du pacifiste Pierre Cérésole comme professeur

d'histoire à La Chaux-de-Fonds alors que son titre universitaire était un diplôme

d'ingénieur.

 

 

         Nous fîmes ensemble notre bachot en 1928 puis des études de lettres (jus-

qu'à la licence) à l'Université de Neuchâtel. Un de nos camarades, de famille socia-

liste, aujourd'hui membre un peu tiède du parti, nous entraînait, mais de loin, vers

un vague socialisme. A la fin de nos études - hiver 1931-32 - nous passâmes

5 mois à l'Université de Berlin, beaucoup plus intéressés par le théâtre, dont plu-

sieurs troupes communistes, et par la politique que par les cours. Nous entendîmes

Bruning, Hitler, Hugenberg, Thaelmann. J'avais obtenu par un ami de mon père,

l'ancien conseiller national Bolle, une carte de correspondant de « l'Effort », aujour-

d'hui le plus réactionnaire des journaux neuchâtelois. Comme « observateur indé-

pendant » j'envoyais des chroniques qui ne manquaient pas de sympathie pour les

communistes. Une ou deux fois en effet, nous avions été très bien accueillis, non

seulement dans les grandes manifestations, mais aussi dans les petites réunions

de quartier où les orateurs devaient parler sur la scène entre deux schupos.

C'était la première fois que je m'intéressais à des problèmes politiques et non à

la littérature et à l'histoire.

 

         D'ailleurs, en même temps que nous, se trouvait à Berlin notre camarade

Georges-Henri Pointet, beaucoup plus homme d'action, un peu nietszchéen, qui

contribuait à créer en nous un grand besoin de secouer tout l'esprit petit-bourgeois

de nos années d'université à Neuchâtel. C'est à peu près à cette époque qu'un

article d'André Gide attirait l'attention sur ce que Muret avait écrit dans la revue

de Belles-Lettres. Cela allait plus loin que l'espèce de coup d'audace que, prési-

dent de la section neuchâteloise de Zofingue, j'avais fait avec Pointet en invitant

le « rouge » Paul Graber à venir exposer ses idées à une de nos séances.

 

         De retour de Berlin, au printemps 1932, j'étais tout à fait sympathisant au

mouvement ouvrier, mais sans vouloir m'inscrire à un parti et un peu « révolution-

aire romantique ». Au reste je voulais gagner ma vie et me marier. Je trouvai

une place de professeur interne dans un institut pour enfants riches à Villars-sur-

Ollon (Vaud). Je devais y entrer le 1er mai. Je m'arrêtai à Lausanne et participai

pour la première fois à un cortège du Premier mai. Je dus prendre une case pos-

tale pour recevoir « La Sentinelle » à l'insu de mes élèves.

 

 

         Une annonce demandant des professeurs pour l'Egypte me rappela que dans

ma famille on m'avait toujours assuré que, par sympathie pour mon père, un juge

suisse à la Cour d'appel mixte d'Alexandrie, M. Raoul Houriet (qui devait être

une personnalité en vue chez les Francs-Maçons) me recommanderait au Caire.

C'est ainsi qu'en octobre 1932, je m'embarquai pour l'Egypte où j'enseignai trois

ans les éléments du français à l'Ecole de Commerce de Mansourah. Ma femme

m'y rejoignit. Nous y eûmes une fille qui est aujourd'hui secrétaire de la Jeunesse

Libre â La Chaux-de-Fonds.

 

 

         Mais, très jeune, connaissant très mal l'arabe, vivant surtout avec des col-

légues français, je passai ces trois ans à lire des ouvrages marxistes. Pointet, qui

s'était lancé dans une campagne - à titre d'indépendant de gauche - pour faire

élire Paul Graber au Conseil d'Etat, me demanda un mot d'appui. J'adressai un

télégramme qui fit un certain bruit, venant du fils du recteur de l'Université et

d'un ancien étudiant qu'on ne suspectait pas de « socialisme ». Ce fut mon pre-

mier « acte politique » !

 

         Toutes les années nous passions d'assez longues vacances en Suisse : c'est

ainsi que je participai très activement avec Paul Henri Jeanneret à la création du

Front antifasciste. J'assistai à la bagarre du 18 septembre 1934 lorsque les ora-

teurs de l'Ordre National Neuchâtelois (Bauer et Braichet) ne purent parler au

Théâtre de La Chaux-de-Fonds.

 

         En été 1935, Auguste Lalive, directeur du Gymnase et socialiste de gauche,

me demanda de remplacer un professeur qui était mort pendant les vacances.

J'envoyai G.-H. Pointet, qui était sans travail à la suite de sa campagne pour

Paul Graber et qui comme lieutenant avait été mis « à disposition » par le Conseil

fédéral, présider à la liquidation de nos affaires en Egypte où il souhaitait trouver

de quoi gagner sa vie. II y resta en effet et y déploya une intense activité, créant

en particulier une « ligue démocratique », jusqu'au jour où il s'engagea pendant

la guerre dans les Forces françaises libres afin de combattre « pour la liberté

et le socialisme ». II fut tué au débarquement près de Toulon après avoir fait les

campagnes d'Afrique et d'Italie. C'était lui qui le premier m'avait fait lire le

« Travail » qu'il lisait déjà comme étudiant. Orateur magnifique, il voulait l'union

de toutes les forces de gauche. Une de ses formules à peine ironique était :

« Dieu veut les Soviets partout ! ». Moins mystique que lui, je devais assurer la

durée des groupements qu'il créait sans difficulté.

 

         C'est ce que nous faisions, à mon retour en Suisse, surtout au Front anti-

fasciste qui avait des sections à Neuchâtel, Bienne, Le Locle et surtout La Chaux-

de-Fonds où il jouait un rôle important. J'en étais secrétaire. Je m'étais fait beau-

coup d'amis à la Jeunesse socialiste et j'y adhérai. Je ne m'inscrivis que plus tard

au parti socialiste pour mieux défendre les idées de gauche au sein même du

comité de la section de La Chaux-de-Fonds où j'eus de nombreuses controverses

avec les Fritz Eymann et Paul Graber, essentiellement au sujet de l'unité avec les

communistes qui était la base de l'activité du Front antifasciste.

 

         Un événement précipita beaucoup les choses : la manifestation du 25 jan-

vier 1937 à La Chaux-de-Fonds. L'ancien conseiller fédéral Musy faisait une tour-

née de conférences en Suisse : « Pourquoi il faut interdire le parti communiste ».

II devait parler le soir du 25 janvier à La Chaux-de-Fonds sous les auspices de la

« Jeunesse nationale », inspirée par un médecin, qui n'était plus du tout jeune, le

Docteur Bourquin. Le parti communiste avait demandé la contradiction qui lui fut

refusée. Mais le Front antifasciste avait été autorisé à contredire et j'avais été

désigné comme orateur. Malade, je dus prendre force aspirines pour m'y rendre.

Or les jeunes frontistes avaient fait venir de toute la Suisse des autocars pleins

de leurs partisans et la salle en fut remplie avant l'ouverture des portes si bien

que la foule restée dehors devint houleuse pendant qu'à l'intérieur la conférence

contradictoire se déroulait sans trop d'incidents. Aussitôt l'assemblée levée je

retournai me soigner. Pendant ce temps les jeunes fascistes s'étaient groupés en

cortège et avaient été malmenés par la foule. Dans la bagarre le Docteur Bourquin

tomba d'une crise cardiaque. On prétendit qu'il avait été assassiné ; il y eut de

nombreuses arrestations, un grand procès. Certains parents d'élèves adressèrent

une pétition pour que je sois renvoyé de mon poste. La commission scolaire à

majorité socialiste refusa. Mais le parti socialiste intimidé encaissa la première loi

anticommuniste en Suisse que Paul Graber, malgré le déplacement spécial

d'Oprecht, ne voulait pas combattre devant le peuple prétendant que l'opposition

faite au Grand Conseil suffisait. Le P.S. exigea la dissolution du Front antifasciste.

Le Conseil d'Etat prit un arrêté spécial pour m'interdire d'enseigner dans les écoles

neuchâteloises. Cet arrêté fut confirmé par le Tribunal fédéral. Mais une gauche

socialiste restait groupée et j'en étais devenu de plus en plus le porte-parole. [1]

 

         Mes collègues - de toutes opinions - avaient d'abord donné mes cours à

ma place, puis ma femme. Cependant dans l'été de 1938, pour gagner ma vie,

j'acceptai la proposition que m'avait faite le fils d'Edmond Gilliard de le rem-

placer quelque temps à Paris comme traducteur à la « Correspondance inter-

nationale » où je travaillai sous la direction de Robert Petit. Au retour de Gilliard

je fis aussi des traductions à l'Agence France-Monde. En même temps j'étais resté

correspondant de la « Sentinelle » où je combattis particulièrement la politique

de Munich et sur le plan suisse celle de Motta. Je n'avais pas adhéré au parti

communiste, mais j'étais membre des Amis de l'URSS et du Secours rouge. Et les

camarades français, sur une recommandation d'Humbert-Droz, m'avaient vraiment

accueilli comme un des leurs.

 

         Revenu à La Chaux-de-Fonds en octobre, le parti socialiste, sous pression

des éléments de gauche me fait nommer dès le 1er janvier 1939 chancelier com-

munal. Je suis toujours au parti socialiste, au comité central de la Jeunesse socia-

liste suisse (avec Odermatt), aux Amis de l'Espagne républicaine. Ma femme

s'occupe des « Femmes contre la guerre ». J'écris de temps en temps des chro-

niques neuchâteloises au « Travail » sous le pseudonyme de Gaspard et dans la

« Sentinelle » des articles sur l'Espagne, la sécurité collective, contre Hitler. En

juillet 1939, sollicité par Diacon qui dirigeait « habilement » le petit parti commu-

niste de La Chaux-de-Fonds, j'adhère secrètement au parti communiste interdit,

mais il est convenu que je continuerai à militer à la Jeunesse socialiste. Avec elle

nous organisons pour fin août une conférence de Georges-Henri Pointet qui a

lieu le soir même où l'on apprend la signature du pacte germano-soviétique.

Pointet exalte la volonté pacifique de l'URSS et dénonce la politique de Cham-

berlain-Bonnet. Je publie le compte rendu dans la « Sentinelle ». C'est le dernier

texte que j'y publie, Paul Graber étant revenu de vacances pour mener la cam-

pagne contre les « hitléro-staliniens ». Ensuite : démission forcée du P.S., le parti

socialiste chasse sa Jeunesse de la Maison du Peuple, quelques camarades aînés

se joignent à elle, essai de création au printemps de 1940 d'un parti socialiste

indépendant, dont la liste est déclarée illégale aux élections de mai 1940. Etant

toujours chancelier communal, je n'y avais pas figuré. Mais dès la nouvelle légis-

lature ouverte, le Conseil communal qui renvoie trois ou quatre de nos camarades

qui étaient salariés communaux ne me réélit pas et à fin 1940, sans travail, j'ouvre

une boutique de librairie qui, avec des leçons particulières, assura mon existence

pendant la guerre. La Jeunesse socialiste ayant été à son tour interdite, nous ces-

sons de publier le petit journal « Aux copains », nous diffusons un peu l'« Etin-

celle » et créons un journal neuchâtelois « La vérité ». Le parti est devenu tout à

fait illégal. II subsiste des cellules à La Chaux-de-Fonds, Le Locle et Neuchâtel.

Sans désignation formelle, j'en deviens de plus en plus le responsable avec

Maurice Vuilleumier puis Max Nicolet. Nous sortons quelques tracts et deux fois

des publications légales signées. Les perquisitions de la police font buisson creux

à La Chaux-de-Fonds. Mais un camarade - Veuve - se fait prendre en distri-

buant « La Vérité » et, au Locle, une dénonciation conduit à quelques arrestations.

Nous dénonçons spécialement la fabrication au Locle de munitions pour l'Alle-

magne. Mobilisé dans les compagnies de surveillance, je m'y fais de nombreux

amis sans trop parler de politique. Les camarades qui sont restés groupés devien-

nent en 1944 le premier noyau du P.O.P. qui suit dès mars 1944 le Parti ouvrier de

Genève. Au premier Congrès du P.O.P. en présence de Léon Nicole, j'en suis

nommé secrétaire et correspondant neuchâtelois de la « Voix Ouvrière ».

 

         Depuis ce moment-là ma vie s'identifie complètement avec le parti. En colla-

boration avec André Parreaux, secrétaire de l'Union française universitaire, j'or-

ganise la visite de cette association à l'Université de Neuchâtel. Cette amitié me

permet de faire connaissance avec la famille Langevin où je suis reçu quelquefois

à Paris. J'ai été trois fois en Belgique délégué officiellement par le parti, au Con-

grès de 1948, aux obsèques de Lahaut, et au Congrès de 1951 qui m'a valu d'être

expulsé.

 

         En juillet 1948, j'ai fermé ma librairie ayant été désigné par le parti pour les

charges de membre de la municipalité qui nous revenaient ensuite des élections

communales de cette année. Depuis 1945, je suis député au Grand Conseil.

Les activités d’André Corswant de 1948 à 1964
ne figurent pas dans cette autobiographie écrite en 1948...

voir aussi : http://www.ordiecole.com/chauxdefonds/corswant.html

vous consultez la page http://www.ordiecole.com/chauxdefonds/corswant_bio.html