Shoah
Wiesenthal, une vie pour la justice
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Rescapé des camps de la mort, il a traqué sans relâche les anciens nazis pour les livrer à la justice. Simon Wiesenthal est mort hier, à Vienne, à 96 ans.

Par Annette LEVY-WILLARD et Marc SEMO / mercredi 21 septembre 2005 (Liberation - 06:00)

iIl se définissait lui-même d'abord comme «un survivant». Mort hier dans son domicile viennois à l'âge de 96 ans, le plus célèbre des chasseurs de nazis a toujours rappelé que «le privilège d'avoir réchappé des camps d'extermination impliquait un devoir» vis-à-vis de toutes les victimes de la Shoah et de tous les autres crimes du IIIe Reich. «Je suis un croyant et je m'imagine dans l'autre monde face à tous les juifs morts dans les camps et je pourrai leur dire que je ne les ai pas oubliés», confiait-il jadis dans une interview au New York Times Magazine. C'était en 1964, deux ans après le procès et l'exécution en Israël d'Adolf Eichmann, le maître d'oeuvre de la solution finale, enlevé par les services secrets israéliens en Argentine ­ en partie à l'aide d'informations fournies par Wiesenthal.

Acharnement. Jusqu'à la capture d'Eichmann, Simon Wiesenthal travaillait presque seul, considéré comme un peu fou pour s'acharner à traquer les criminels nazis qui avaient réussi à s'enfuir à la chute d'Hitler (parfois avec l'aide de réseaux du Vatican), et vivaient cachés sous de fausses identités. Quand le monde, après les procès de Nuremberg, renonçait à juger les anciens nazis, Wiesenthal n'abandonnait pas sa quête. «Dans les années 50, il incarna la chasse aux criminels de guerre nazis à une époque où personne ne s'y intéressait», rappelle Serge Klarsfeld (lire aussi sur liberation.fr), qui a également poursuivi cette traque en solitaire pendant de longues années. Pour Klarsfeld, comme pour Wiesenthal, il s'agissait de lutter contre l'oubli et de faire condamner les responsables du plus grand génocide du siècle.

Justice et non vengeance, titre Wiesenthal dans son autobiographie (publiée en 1989), reconnaissant toutefois qu'un jour il aurait été prêt à sortir des moyens judiciaires légaux quand il a vu, dans les papiers d'un nazi, la photo d'un enfant juif pendu par les testicules.

Tournant. Le procès Eichmann à Jérusalem sera un tournant dans la mémoire. Grâce à ce procès, on allait écrire, pour la génération d'après-guerre, l'histoire du génocide des juifs d'Europe à travers celui qui avait méticuleusement organisé leur extermination. Le travail solitaire de Wiesenthal sera alors légitimé et aussi repris par les autorités judiciaires des pays (surtout l'Allemagne fédérale) où les crimes avaient été commis. Le chasseur de nazis sera désormais salué comme une «conscience universelle». Personnage qui sera même mis en scène, à la fin des an-nées 80, par Hollywood, dans une série de trois heures inspirée par son autobiographie : Simon Wiesenthal est joué par l'acteur Ben Kingsley, qui a aussi interprété Gandhi et Lénine...

Sans la guerre, Simon Wiesenthal aurait été un tranquille architecte dans la région de Lvov, en Galicie (aujourd'hui en Ukraine). Les forces allemandes occupent la région en juin 1941 après le retrait de l'armée Rouge et la machine du génocide des juifs se met aussitôt en place. Simon Wiesenthal, juif, est arrêté et déporté. Il survivra à une demi-douzaine de camps. En 1945, quand il est libéré de Mauthausen par les troupes américaines, il pèse moins de 50 kilos. Quelques mois plus tard, il retrouve sa femme Cyla, qui a aussi miraculeusement survécu.

Témoignages. Il commence dès lors à travailler avec la War Crime Unit mise sur pied par les Américains. Certains grands dignitaires nazis sont jugés et condamnés au procès de Nuremberg. Mais c'est tout de suite la guerre froide entre l'Ouest et l'Est, et les anciens alliés s'empressent d'utiliser des personnages au passé douteux pour espionner l'autre camp. En 1947, Wiesenthal crée à Linz, en Autriche, un centre d'information et de documentation sur les criminels nazis, qui s'installera ensuite à Vienne. Il veut localiser les criminels de guerre et apporter aux autorités compétentes les preuves de leurs crimes. Ce centre sans moyens financiers ou modernes sera le premier à récolter minutieusement les documents nazis, à recueillir les témoignages des rescapés et de leurs familles.

 

Dans un bureau vétuste d'une rue bourgeoise de Vienne, nous avons rencontré Simon Wiesenthal enfoui sous des piles de journaux, entouré de sacs de courriers venus du monde entier, avec de vraies et de fausses pistes de dénonciation des criminels en fuite, dans toutes les langues européennes. Parlant fort avec un terrible accent, il faisait penser à un Autrichien élégant de l'empire austro-hongrois. Il utilisait ses nombreuses interviews avec la presse internationale pour attirer l'attention sur certains anciens nazis, espérant que des voisins les reconnaissent et le contactent, ou que les procédures judiciaires se mettent en marche. Sous ses allures archaïques, il fut d'une efficacité redoutable et fournira des informations indispensables à la justice. A part Eichmann, il réussit, en particulier, à retrouver en 1967 le commandant du camp d'extermination de Treblinka, Franz Stangl, qui sera jugé et condamné. Mais son vedettariat pouvait aussi se retourner contre lui. Ainsi Isser Harel, ancien patron du Mossad, qui a organisé la capture d'Eichmann à Buenos Aires, avait déclaré à la télévision allemande (ARD) que Wiesenthal avait plutôt gêné le travail des services secrets israéliens.

Polémiques. La polémique sera surtout dans son propre pays. «Si j'ai installé mon bureau à Vienne, c'est parce que je connais le rôle qu'ont joué les nazis autrichiens», affirmait volontiers Simon Wiesenthal, soulignant notamment que la petite Autriche a fourni «deux tiers des commandants de camps de concentration» et bon nombre de cadres de la machine de mort nazie. Mais, à la différence de l'Allemagne, il n'y a jamais eu en Autriche de réel examen de conscience. Il dénonçait sans trêve cette «amnistie froide». Ainsi, le premier cabinet du chancelier autrichien socialiste (et juif) Bruno Kreisky comptait quatre ex-membres du parti nazi. Il sort un dossier explosif : le chef du Parti libéral (droite), Friedrich Peter, auquel Kreisky est prêt à donner le poste de vice-chancelier pour disposer de son appui à la chambre, est un ancien membre du premier régiment d'infanterie SS responsable de nombreux massacres de juifs derrière la ligne de front.

En revanche, Simon Wiesenthal est resté plutôt réservé lors de l'affaire Kurt Waldheim, ex-secrétaire général de l'ONU et ex-président autrichien conservateur. Le Congrès juif mondial avait découvert son passé nazi et sa participation en tant que lieutenant de la Wehrmacht à des déportations de juifs, notamment dans les Balkans. Wiesenthal aurait eu de telles informations qu'il aurait choisi de ne pas rendre publiques. Accusations dont il se défendra, affirmant qu'il n'avait pas de preuves de l'engagement direct de Waldheim dans des crimes.

Malgré les polémiques, il avait, à la fin de sa vie, la conscience du devoir accompli : «Si l'on traîne les nazis en justice, c'est aussi parce qu'ils doivent connaître l'éternelle peur d'être pris.» Il confiait dans le dernier numéro du magazine autrichien Format : «Mon travail est fait : les meurtriers de masse que j'ai cherchés, je les ai trouvés. Les autres sont aujourd'hui trop âgés et trop malades pour être poursuivis en justice.»

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