Shoah
Wiesenthal, une
vie pour la justice
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Rescapé des camps de la
mort, il a traqué sans relâche les anciens nazis pour les livrer à la justice.
Simon Wiesenthal est mort hier, à Vienne, à 96 ans.
Par Annette
LEVY-WILLARD et Marc SEMO / mercredi 21 septembre 2005 (Liberation
- 06:00)
Il se définissait lui-même d'abord
comme «un survivant». Mort hier dans son domicile viennois à l'âge de 96
ans, le plus célèbre des chasseurs de nazis a toujours rappelé que «le
privilège d'avoir réchappé des camps d'extermination impliquait un devoir»
vis-à-vis de toutes les victimes de
Acharnement. Jusqu'à
la capture d'Eichmann, Simon Wiesenthal travaillait presque seul, considéré
comme un peu fou pour s'acharner à traquer les criminels nazis qui avaient
réussi à s'enfuir à la chute d'Hitler (parfois avec l'aide de réseaux du
Vatican), et vivaient cachés sous de fausses identités. Quand le monde, après
les procès de Nuremberg, renonçait à juger les anciens nazis, Wiesenthal
n'abandonnait pas sa quête. «Dans les années 50, il incarna la chasse aux
criminels de guerre nazis à une époque où personne ne s'y intéressait»,
rappelle Serge Klarsfeld (lire aussi sur liberation.fr), qui a également
poursuivi cette traque en solitaire pendant de longues années. Pour Klarsfeld,
comme pour Wiesenthal, il s'agissait de lutter contre l'oubli et de faire
condamner les responsables du plus grand génocide du siècle.
Justice et non vengeance, titre Wiesenthal dans son autobiographie (publiée en
1989), reconnaissant toutefois qu'un jour il aurait été prêt à sortir des
moyens judiciaires légaux quand il a vu, dans les papiers d'un nazi, la photo
d'un enfant juif pendu par les testicules.
Tournant. Le
procès Eichmann à Jérusalem sera un tournant dans la mémoire. Grâce à ce
procès, on allait écrire, pour la génération d'après-guerre, l'histoire du
génocide des juifs d'Europe à travers celui qui avait méticuleusement organisé
leur extermination. Le travail solitaire de Wiesenthal sera alors légitimé et
aussi repris par les autorités judiciaires des pays (surtout l'Allemagne
fédérale) où les crimes avaient été commis. Le chasseur de nazis sera désormais
salué comme une «conscience universelle». Personnage qui sera même mis
en scène, à la fin des an-nées 80, par Hollywood, dans une série de trois
heures inspirée par son autobiographie : Simon Wiesenthal est joué par l'acteur
Ben Kingsley, qui a aussi interprété Gandhi et Lénine...
Sans
la guerre, Simon Wiesenthal aurait été un tranquille architecte dans la région
de Lvov, en Galicie (aujourd'hui en Ukraine). Les forces allemandes occupent la
région en juin 1941 après le retrait de l'armée Rouge et la machine du génocide
des juifs se met aussitôt en place. Simon Wiesenthal, juif, est arrêté et
déporté. Il survivra à une demi-douzaine de camps. En 1945, quand il est libéré
de Mauthausen par les troupes américaines, il pèse moins de 50 kilos. Quelques
mois plus tard, il retrouve sa femme Cyla, qui a aussi miraculeusement survécu.
Témoignages. Il
commence dès lors à travailler avec
Dans
un bureau vétuste d'une rue bourgeoise de Vienne, nous avons rencontré Simon
Wiesenthal enfoui sous des piles de journaux, entouré de sacs de courriers
venus du monde entier, avec de vraies et de fausses pistes de dénonciation des
criminels en fuite, dans toutes les langues européennes. Parlant fort avec un
terrible accent, il faisait penser à un Autrichien élégant de l'empire
austro-hongrois. Il utilisait ses nombreuses interviews avec la presse
internationale pour attirer l'attention sur certains anciens nazis, espérant
que des voisins les reconnaissent et le contactent, ou que les procédures
judiciaires se mettent en marche. Sous ses allures archaïques, il fut d'une
efficacité redoutable et fournira des informations indispensables à la justice.
A part Eichmann, il réussit, en particulier, à retrouver en 1967 le commandant
du camp d'extermination de Treblinka, Franz Stangl, qui sera jugé et condamné.
Mais son vedettariat pouvait aussi se retourner contre lui. Ainsi Isser Harel,
ancien patron du Mossad, qui a organisé la capture d'Eichmann à Buenos Aires,
avait déclaré à la télévision allemande (ARD) que Wiesenthal avait plutôt gêné
le travail des services secrets israéliens.
Polémiques. La
polémique sera surtout dans son propre pays. «Si j'ai installé mon bureau à
Vienne, c'est parce que je connais le rôle qu'ont joué les nazis autrichiens»,
affirmait volontiers Simon Wiesenthal, soulignant notamment que la petite
Autriche a fourni «deux tiers des commandants de camps de concentration»
et bon nombre de cadres de la machine de mort nazie. Mais, à la différence de
l'Allemagne, il n'y a jamais eu en Autriche de réel examen de conscience. Il
dénonçait sans trêve cette «amnistie froide». Ainsi, le premier cabinet
du chancelier autrichien socialiste (et juif) Bruno Kreisky comptait quatre
ex-membres du parti nazi. Il sort un dossier explosif : le chef du Parti
libéral (droite), Friedrich Peter, auquel Kreisky est prêt à donner le poste de
vice-chancelier pour disposer de son appui à la chambre, est un ancien membre
du premier régiment d'infanterie SS responsable de nombreux massacres de juifs
derrière la ligne de front.
En
revanche, Simon Wiesenthal est resté plutôt réservé lors de l'affaire Kurt
Waldheim, ex-secrétaire général de l'ONU et ex-président autrichien
conservateur. Le Congrès juif mondial avait découvert son passé nazi et sa
participation en tant que lieutenant de
Malgré les polémiques, il
avait, à la fin de sa vie, la conscience du devoir accompli : «Si l'on
traîne les nazis en justice, c'est aussi parce qu'ils doivent connaître
l'éternelle peur d'être pris.» Il confiait dans le dernier numéro du
magazine autrichien Format : «Mon travail est fait : les meurtriers
de masse que j'ai cherchés, je les ai trouvés. Les autres sont aujourd'hui trop
âgés et trop malades pour être poursuivis en justice.»
http://www.liberation.fr/page.php?Article=325256