Cuba : Internet sous surveillance (juin 2003)

Avec un accès soumis à autorisation et un rationnement des équipements nécessaires, Internet à Cuba apparaît comme un phénomène limité et sous haute surveillance.

Le développement du réseau informatique et des ressources d'Internet est présenté comme une priorité nationale à Cuba. Le ministre de l'Informatique et des Communications, Roberto Ignacio González Planas, a annoncé, en octobre 2002, dans le quotidien officiel Granma International, que le nombre des ordinateurs avait triplé en deux ans dans l'île, et que la fibre optique reliait La Havane à Camagüey (Centre), en attendant d'atteindre Santiago (Est).

Les restrictions matérielles restent néanmoins le principal obstacle à une expansion grand public du Réseau. D'une part, la densité téléphonique ne dépasse pas quatre lignes pour cent habitants. D'autre part, le coût prohibitif des communications téléphoniques internationales (deux dollars la minute vers les Etats-Unis) et la rareté des lignes internationales, accordées sur critères politiques et étroitement surveillées, empêchent toute connexion via un pourvoyeur d'accès situé à l'étranger. Luis Fernández, porte-parole de la Section des intérêts cubains à Washington, a mis en cause l'embargo pour justifier le rationnement des matériels : "Si nous ne devions pas y faire face, il y aurait des ordinateurs pour tout le monde."

Une explication qui passe sous silence le fait que les équipements nécessaires, y compris les plus récents, ne sont disponibles que dans les magasins d'Etat spécialisés, accessibles uniquement aux personnes autorisées. C'est oublier également qu'un arrêté du ministère du Commerce intérieur interdit, depuis janvier 2001, la vente aux particuliers dans les magasins d'Etat "d'ordinateurs, d'imprimantes, de machines à polycopier, photocopieuses et tous autres instruments d'impression de masse". Si un tel achat est considéré comme indispensable, une autorisation doit être sollicitée auprès du ministère du Commerce intérieur. Les modems étaient déjà avant cette date interdits à la vente au public. Internet à Cuba apparaît, dans ces conditions, comme un phénomène limité, alors que les entreprises informatiques cubaines démontrent une parfaite maîtrise de cette nouvelle technologie.

Le gouvernement a légiféré dès l'apparition d'Internet sur l'île. En juin 1996, le décret-loi 209, intitulé "Accès depuis la République de Cuba au réseau informatique global", précise que son utilisation ne peut se faire "en violation des principes moraux de la société cubaine ou des textes de loi du pays", et que les messages électroniques ne doivent pas "compromettre la sécurité nationale".

Les Cubains souhaitant disposer d'un accès à Internet ou utiliser les points d'accès ouverts au public doivent, pour obtenir l'accréditation obligatoire, fournir une "raison valable", et signer un contrat d'utilisation aux clauses restrictives. Selon le décret-loi 209, l'accès est accordé "en vertu de règlements donnant la priorité aux entités et institutions pouvant contribuer à la vie et au développement de la nation". Peuvent y prétendre à ce titre, en dehors des ambassades ou des sociétés étrangères, les personnalités politiques, les hauts fonctionnaires, les intellectuels, universitaires, chercheurs et journalistes officiels, les cadres des entreprises culturelles tournées vers l'exportation ou des entreprises d'informatique, ainsi que la hiérarchie catholique. Les sociétés cubaines exportatrices ont accès à la messagerie électronique nationale et à l'Intranet national.

Le 13 janvier 2000, un ministère de l'Informatique et des Communications a été créé pour "réguler, diriger, superviser et contrôler la politique cubaine en matière de technologies de la communication, l'informatique, les télécommunications, les réseaux informatiques, la radiodiffusion, le spectre radioélectrique, les services postaux et l'industrie électronique".

Dans Granma international du 18 juin 2001, Beatriz Alonso, directrice générale de Citmatel, l'un des deux serveurs de l'île, expliquait : "L'utilisation d'Internet par nos institutions est une possibilité d'accéder à l'information nécessaire dans le monde d'aujourd'hui. Il n'existe pas de sites de pornographie, de terrorisme et d'autres vices qui prolifèrent dans des nations capitalistes, et parmi lesquelles les Etats-Unis occupent une place de choix. L'usage d'Internet à Cuba s'est établi sur une base d'éthique et d'humanisme. Il existe un code d'éthique pour l'utilisation du Réseau des réseaux. Nous favorisons l'échange d'informations pour nos professionnels et techniciens, faisons connaître le développement atteint par Cuba, et fournissons des sources de connaissance à nos élèves et étudiants."

Les deux serveurs de l'île sont le Citmatel du CenaInternet, branche du ministère cubain de la Science, de la Technologie et de l'Environnement, et Infocom, branche de la société mixte italo-cubaine Etecsa (Empresa de Telecomunicaciones de Cuba, S.A).

Un marché noir d'adresses e-mails a vu le jour et profite aux rares Cubains disposant d'un ordinateur. Le 1er janvier 2001, une Agence de contrôle et de supervision (ACS) a été créée au sein du ministère de l'Informatique et des Communications, chargée notamment de traquer ceux qui feraient "un usage indu des réseaux informatiques". Cité dans un article du quotidien Granma publié le 23 avril 2003, Carlos Martínez Albuerne, son directeur, rapporte qu'en 2002 des sanctions ont été prises contre trente et une personnes pour ce motif ou "pour avoir utilisé des messageries électroniques qui ne leur appartenaient pas". L'article ne précise pas les "sanctions" qui ont été infligées.

En matière de messagerie électronique, respecter la légalité revient à accepter d'être surveillé. Depuis septembre 2001, dans les points d'accès Etecsa, les Cubains peuvent accéder à un service de courrier électronique national sans se connecter sur le Web, après avoir obtenu une adresse e-mail personnelle. Une carte d'accès limité à ce service coûte cinq euros pour un usage de quatre heures (notons que le salaire moyen mensuel d'un Cubain tourne autour de dix euros). Les cartes sont nominatives. Leur acquéreur doit justifier de son identité, remplir un formulaire détaillé, et ses coordonnées sont enregistrées. Le pourvoyeur d'accès peut ainsi contrôler tout courrier reçu ou envoyé avant de l'émettre ou de le délivrer à son destinataire. Plusieurs usagers ont cru noter des retards, voire des "disparitions", dans leur correspondance, notamment avec l'étranger.

Vicenç Sanclemente, ancien correspondant à La Havane de la chaîne de télévision espagnole TVE, rapporte qu'en 1999, inquiet de ne plus recevoir de courriers électroniques sur l'ordinateur de son bureau alors qu'il attendait un message important de République dominicaine, il s'est adressé au technicien du ministère des Communications qui lui avait ouvert son compte Internet, croyant à un problème technique. Le préposé lui a répondu : "Mais c'est que cela fait plusieurs jours que tu n'as pas ouvert l'ordinateur que tu as à ton domicile. Et c'est là-bas que tu as trois messages de la République dominicaine, et aussi deux autres de Barcelone, un de Montse et un autre de Margaret."

L'accès aux cybercafés est également réduit pour les Cubains. Les étrangers de passage, sur présentation de leur passeport, peuvent accéder, à La Havane, à deux cybercafés, et la quasi-totalité des grands hôtels de la capitale est équipée d'un foyer Internet. Etecsa multiplie également, à La Havane et dans les métropoles provinciales, des points d'accès téléphone et Internet ouverts aux étrangers ainsi qu'aux Cubains titulaires des autorisations indispensables.

Le surf sur le Web est libre à partir de ces points d'accès, y compris vers les sites étrangers, bien que les pourvoyeurs d'accès aient la possibilité technique, qu'ils exercent ponctuellement, de censurer l'accès à certains sites ou à certaines adresses. Mais les tarifs sont prohibitifs : la connexion coûte au minimum deux euros le quart d'heure. A titre de comparaison, les cybercafés mexicains ou dominicains proposent leurs connexions (haut débit) à deux dollars l'heure. C'est pourquoi la fréquentation des points d'accès Internet est très réduite. Le confort des connexions, par modem téléphonique, est par ailleurs correct.

Les membres de l'Union nationale des écrivains et artistes (UNEAC) ont droit, à l'Institut du Livre de la Havane, à leur propre cybercafé, El Aleph, avec accès à leur messagerie et à un réseau intranet national diffusant les sites Web officiels. Le gouvernement poursuit à travers les organisations de jeunesse la création de 300 clubs Internet dans tout le pays, et il multiplie les cours de formation élémentaire et de perfectionnement. Quand ils sont connectés, les ordinateurs de ces centres ont un accès limité aux sites officiels.

A Cuba, même sous très haut contrôle, Internet entrouvre une fenêtre de liberté. Ainsi, les journalistes indépendants exerçant dans le pays ont vu leurs débouchés s'élargir. La création à l'étranger (à Miami notamment) de sites Internet ou de pages Web accueillant les nouvelles qu'ils transmettent par téléphone ou par télécopieur a étendu le champ de diffusion d'informations qu'ils ne peuvent toujours pas publier dans leur propre pays. Leur production est désormais archivée et accessible dans le monde entier, alors qu'elle ne circulait auparavant que sur les ondes de Radio Marti (station fédérale américaine émettant à partir du territoire des Etats-Unis), peu audibles sur le territoire national et par essence éphémères.

Des événements tels l'arrestation d'un opposant, un mouvement d'humeur de la population ou une initiative d'organisation de la société civile, autrefois ignorés au moins un temps à l'étranger, sont ainsi immédiatement relayés en dehors du pays. Ces nouvelles en provenance des journalistes indépendants sont de plus en plus souvent reprises par les médias internationaux, un indice probant de leur crédibilité et de leur professionnalisme croissants.

Par ailleurs, la diffusion, même très restreinte, des nouvelles technologiques et des accès Internet a suscité un petit marché noir du Web, encore marginal mais déjà organisé. Certains ayants droit louent notamment leurs login et mot de passe, pour une somme d'environ 60 dollars par mois (équivalent de six mois de salaire moyen).

D'autres accueillent les surfeurs sur leur propre point d'accès, et facturent la connexion au temps écoulé. Les personnels et les hôtesses des points d'accès Etecsa, qui connaissent le mot de passe pour connecter touristes et ayants droit, accordent volontiers une séance de surf à leurs amis et relations, certains moyennant finance. Enfin, la rumeur veut que des internautes aient pu introduire dans l'île des paraboles et des modems leur permettant de recourir au service de pourvoyeurs américains d'accès par satellite (tels Starband ou DirecPC), l'abonnement étant réglé par leurs relations aux Etats-Unis (de l'ordre de 500 dollars la mise en service, et de 100 dollars par mois).

Arrêté le 15 décembre 2000, José Orlando González Bridón, secrétaire général de la Confédération des travailleurs démocratiques de Cuba (Confederación de Trabajadores Democráticos de Cuba - CTDC, illégale), est le premier membre de l'opposition à avoir été condamné à une peine de prison pour un article publié sur l'Internet. Dans ce dernier, publié le 5 août 2000 sur le site de Cuba Free Press (cubafreepress.org) basé en Floride (Etats-Unis), il avait mis en cause la responsabilité de la police dans la mort de Joanna González Herrera, coordinatrice nationale de la CTDC. Il avait également communiqué cette information à une radio basée à Miami, qualifiée de "subversive" dans l'acte d'accusation.

José Orlando González Bridón a été libéré le 22 novembre 2001. Il a bénéficié d'une libération conditionnelle, trois semaines avant le terme de sa peine. Les autorités pénitentiaires lui ont expliqué qu'il était libéré pour "bonne conduite". Le syndicaliste a, quant à lui, attribué sa libération à la volonté des autorités de faire un geste alors que se tenait, les 23 et 24 novembre, le Sommet ibéro-américain à Lima (Pérou), où se réunissaient vingt-trois chefs d'Etat d'Amérique latine, d'Espagne et du Portugal. Sa libération est intervenue également une semaine avant une réunion prévue à La Havane pour relancer le dialogue politique entre l'Union européenne (UE) et Cuba.

Depuis 1996, l'UE subordonne "une pleine coopération avec Cuba () à l'amélioration de la situation en matière de droits de l'homme et de libertés politiques". Cuba souhaite alors adhérer aux Accords de Cotonou par lesquels les Quinze soutiennent les pays ACP (Afrique-Caraïbes-Pacifique). Incarcéré à la prison de Combinado del Este, située dans la province de La Havane, le syndicaliste rapporte avoir été détenu de décembre 2000 à octobre 2001 dans une "cellule de punition" ("celda de castigo"), habituellement destinée aux prisonniers les plus durs pour des séjours n'excédant pas vingt et un jours. Pendant ces dix mois, il a été privé de contact avec tout autre détenu et ne disposait, pour seul meuble, que d'un lit qui lui était apporté à six heures du soir et lui était retiré à six heures du matin. Maria Esther Valdés, sa femme, était autorisée à lui rendre visite toutes les trois semaines seulement. Au cours de sa détention, les autorités ont refusé de lui fournir le régime alimentaire spécial que requièrent ses problèmes de pression artérielle.

Le syndicaliste rapporte néanmoins se trouver dans un état de santé à peu près satisfaisant. Il affirme avoir été témoin de scènes de mauvais traitements contre des prisonniers. Il dénonce également la corruption au sein de l'établissement. D'après le syndicaliste, des gardiens reçoivent de l'argent de détenus qui souhaitent obtenir une amélioration de leurs conditions de détention ou acheter de la drogue. Le procès de José Orlando González Bridón s'était tenu le 24 mai 2001 après avoir été reporté à plusieurs reprises. Seule sa famille avait pu assister à l'audience, l'accès au tribunal ayant été interdit à la presse étrangère et aux opposants par un important dispositif de sécurité.

D'après des proches du syndicaliste, les places disponibles pour le public étaient occupées par des membres des forces de l'ordre.

Le 2 juin 2001, en première instance, José Orlando González Bridón avait été condamné à deux ans de prison pour "diffusion de fausses nouvelles compromettant le prestige et le crédit de l'Etat cubain" avec "l'intention manifeste de collaborer avec une puissance étrangère". Le 21 août, en appel, le chef d'inculpation avait été requalifié en "diffamation des institutions, des organisations, et des héros et martyrs" et la peine avait été ramenée à un an de prison. D'après ses proches, l'article publié sur l'Internet a été utilisé comme un prétexte par les autorités pour punir l'ensemble de ses activités contre le gouvernement.