De notre correspondante à La Havane.
Ce n’est pas en lisant les huit pages du quotidien
national Granma qu’on apprend la nouvelle ;
ce n’est pas non plus en regardant le journal télévisé commun
aux quatre chaînes de télévision. Pour la presse cubaine,
l’opposition n’existe pas : on n’en parle pas. Quand on
est Cubain, c’est par hasard que l’on apprend qu’un opposant
vient d’être libéré, par un coup de fil d’un ami commun, ou
parce qu’on a pu l’entrevoir sur l’une des chaînes de
télévision étrangères autorisées dans les hôtels. Mais,
surtout, la plupart du temps on ne l’apprend pas :
l’immense majorité des Cubains ignore tout des activités ou du
sort de l’opposition —morcelée— qui tente d’émerger dans
l’île.
Une fois, en mars 2003, ce mur du silence s’est déchiré, et
les médias officiels ont rapporté l’arrestation et la
condamnation de 75 personnes, dénoncées comme
des mercenaires à la solde des Etats-Unis. Depuis,
plus rien. Au cours de cet été, sept d’entre eux ont été
libérés pour raisons de santé. Et cette semaine, cinq autres
viennent de bénéficier également d’une libération
conditionnelle. Mais beaucoup dans l’île n’en entendront
jamais parler.
C’est justement contre ce silence, ce monopole de
l’information, que Raul Rivero luttait, avant d’être condamné
en avril 2003 à vingt ans de prison : l’écrivain et poète, qui
a été libéré mardi matin, avait créé en 1995 une agence de
presse indépendante, Cubapress. Une presse non
gouvernementale, sans lecteur à Cuba car interdite de
publication : ses articles sont transmis à des sites Internet,
le plus souvent hébergés aux Etats-Unis, ou à Madrid.
Mardi matin, de retour dans son petit appartement clair de
Centro Habana, Raul Rivero ne savait pas encore s’il
reprendrait l’activité qui l’a envoyé derrière les barreaux:
« Je ne sais pas ce que je vais faire, je n’ai plus la
force de recommencer comme en 1995 ». Après vingt
mois de prison, dont onze passés dans une cellule d’isolement,
Raul Rivero n’a rien perdu de son ironie. Mais sûrement un peu
de sa motivation : « Par moments, je me dis que
j’ai gagné le droit d’écrire de la poésie, de pouvoir profiter
de choses que j’aime faire. Mais en même temps, j’éprouve une
certaine obligation, en tant que citoyen, écrivain,
journaliste cubain, à vivre et à partager ce qui se passe ici,
quelles qu’en soient les conditions ». Il voudrait
continuer à travailler, « mais avec un minimum de
garanties pour moi et pour ma famille »,
précise-t-il.
Quant à l’exil, il préfèrerait ne pas l’envisager :
« je n’ai pas à partir d’ici, parce que c’est mon
pays, je m’y sens bien. Mais je ne sais pas encore exactement
ce que je vais faire, je ne sais pas ce qui va se passer dans
ma situation. En tout cas, personne ne m’a posé de limites ce
matin quand je suis sorti de la prison ».
Une épée de Damoclès
Des limites, au contraire, l’officier de la Sécurité de
l’Etat qui lui a annoncé sa libération en a posées à Oscar
Espinosa Chepe. C’est dans son petit appartement au
rez-de-chaussée d’un immeuble un peu excentré de la capitale
qu’il nous reçoit. L’économiste indépendant, condamné en avril
2003 à vingt ans de prison, a été libéré lundi matin, le jour
de ses 64 ans. « Ce matin, ils m’ont annoncé qu’on
m’avait accordé la liberté conditionnelle. Mais qu’à n’importe
quel moment, on pouvait me la retirer, si je commettais à
nouveau ce qu’ils considèrent comme un délit. Moi je ne
reconnais pas avoir commis quelque délit que ce soit, j’ai
simplement exprimé ouvertement mon opinion, comme n’importe
quel citoyen de n’importe quel pays ».
Tout comme Raul Rivero, Oscar Espinosa Chepe a longtemps
été un compagnon de route du régime, avant de prendre une
position plus critique. Assis devant un mur de livres, à ses
pieds son chien sautillant de joie, et sa femme à côté
répondant aux coups de fils incessants, il évoque ses combats
de jeunesse contre Batista, ses années en Yougoslavie comme
diplomate cubain, puis son activité d’économiste indépendant.
« Je n’ai trahi aucun secret. Toutes mes informations,
les statistiques que j’utilisais venaient de sources publiées
officiellement. Bien sûr, je donnais mon opinion, mon
interprétation de ces données. Je n’affirme pas que je détiens
la vérité, je peux me tromper parfois, mais j’aspire à une
Cuba où l’on pourrait exprimer ses opinions ».
S’il dit être sorti « sans haine » de la
prison, Oscar Espinosa se sent en sursis, « avec une
épée de Damoclès suspendue au-dessus de la tête ». Il
ne sait pas encore s’il reprendra son travail dans ces
conditions. Pour le moment, à quelques heures de sa
libération, il pense surtout à aller enfin rendre visite à sa
mère, âgée de 96 ans qui, depuis un an et demi, a multiplié
les lettres aux autorités cubaines et étrangères pour réclamer
sa libération.
Reprise du dialogue
Au total, ce sont cinq opposants du groupe des 75 qui ont
été mis en liberté conditionnelle lundi et mardi. Et les
familles de prisonniers pensent que cela pourrait continuer.
Les observateurs interprètent cela comme un geste de La Havane
envers Madrid. Depuis plusieurs mois, l’Espagne répète qu’elle
considère « inefficace » la politique
commune européenne envers Cuba. Une politique adoptée en juin
2003, au lendemain de la vague d’arrestations des 75.
L’un de ses aspects surtout avait irrité le gouvernement
cubain : l’invitation systématique des dissidents ou des
militants des droits de l’homme aux réceptions des ambassades
européennes. Une reconnaissance de facto de
l’opposition cubaine, à laquelle La Havane avait répondu par
le gel total des contacts diplomatiques. Plus de
conversations, officielles ou informelles, plus de visites,
les ambassades européennes installées à La Havane s’étaient
retrouvé entièrement coupées des autorités cubaines.
A plusieurs reprises, le nouveau gouvernement socialiste de
Zapatero a fait savoir ces derniers mois qu’il souhaitait
changer cette situation, tout en maintenant les exigences
notamment sur les libérations de prisonniers politiques. Un
discours resté sans réponse, jusqu’à l’annonce inattendue par
Cuba de la reprise des contacts officiels avec l’Espagne,
jeudi 25 novembre. Quatre jours plus tard, les premières
libérations internvenaient. Même si l’Union européenne
continue de demander les libérations de tous les membres du
groupe des 75 encore emprisonnés, celles de lundi et mardi
témoignent au moins de la reprise d’un dialogue, après un an
et demi de gel.