Moins d'une semaine après avoir lourdement condamné soixante-quinze opposants pacifiques à des peines allant jusqu'à vingt-huit années de prison, les autorités castristes ont fait exécuter les trois principaux responsables du détournement d'un ferry. Ils avaient pris une trentaine de passagers en otages pour se rendre aux Etats-Unis.
Un bref communiqué lu à la télévision a annoncé que les onze personnes ayant participé, le 2 avril, au détournement du ferry Baragua, qui assure la liaison entre plusieurs quartiers entourant la baie de La Havane, avaient été condamnées pour "graves délits de terrorisme" après un procès sommaire.
"HÉROÏNES" FRANÇAISES
Les trois chefs du groupe, Lorenzo Enrique Copeyo, Barbaro Leodan Sevilla et Jorge Luis Martinez, ont été fusillés vendredi 11 avril à l'aube, après une procédure d'appel expéditive devant le tribunal suprême. Quatre de leurs complices ont été condamnés à la détention à perpétuité, un cinquième à trente ans de prison, et trois femmes à des peines de deux à cinq ans d'emprisonnement. Les sentences ont été ratifiées par le Conseil d'Etat, l'organe suprême de l'Etat cubain présidé par Fidel Castro, qui a dénoncé "un plan sinistre de provocations ourdi par les secteurs les plus extrémistes du gouvernement des Etats-Unis et de ses alliés de la mafia terroriste de Miami, dans le seul but de créer des prétextes pour agresser notre patrie".
"La violence n'élimine pas la violence", a mis en garde la conférence épiscopale cubaine. Tout en condamnant la prise d'otages, les évêques ont souligné que la peine de mort ne permettait pas "d'éradiquer les causes de la violence". Vétéran de la défense des droits de l'homme et leader de l'opposition modérée, Elizardo Sanchez ne cachait pas sa consternation "face à ce rétablissement de la peine de mort à l'issue d'un procès sommaire, après trois ans de moratoire de fait de la peine capitale".
"Cela nous a montré la détresse des Cubains pour en arriver là. Même si je n'excuse pas ce qu'ils ont fait, je comprends leur motivation. Ils étaient jeunes, entre 20 et 30 ans, et ils nous disaient que c'était la seule manière de sortir de Cuba", raconte Deborah Jaoui, une jeune Française "d'origine juive algérienne et tunisienne", comme elle se présente. Avec son amie d'origine marocaine, Sonia Arbib, 19 ans, elle a été l'héroïne du dénouement pacifique de la prise d'otages. Les deux beurettes ont d'ailleurs été félicitées par Fidel Castro qu'elles ont trouvé "un peu gâteux". Elles ont aussi été interviewées à la télévision et interrogées durant trois jours par les fonctionnaires du ministère de l'intérieur. "C'était un peu énervant parce qu'au bout de trois heures de déposition, il n'y avait qu'une page", racontent-elles.
Employées dans des restaurants du quartier de l'Opéra, à Paris, Deborah et Sonia ont démissionné pour s'offrir un mois à Cuba. Deux jours après leur arrivée, elles décident d'aller danser la salsa avec des amis cubains. Il faut prendre le ferry pour se rendre à la discothèque, de l'autre côté de la baie de La Havane. "On était partis depuis cinq minutes quand un homme a mis un couteau sur la gorge d'une femme et nous a ordonné de nous coucher", se rappelle Sonia. Pendant plus de dix heures, le bateau s'éloigne vers le large, sur une mer agitée.
"Tout le monde était malade, j'ai cru qu'on allait chavirer", poursuit Sonia. Le ferry tombe en panne de carburant et, après cinq heures d'attente au large, est remorqué jusqu'au port de Mariel. Tandis que de longues négociations s'engagent entre les pirates et les unités d'élite de la police commandées par Fidel Castro lui-même, Deborah et Sonia décident de jouer leur va-tout.
Pendant que Sonia fait des signes discrets à un policier sur le quai, Deborah promet à Barbaro, l'un des ravisseurs, de l'épouser s'il les laisse plonger par-dessus bord. Profitant de son hésitation, les deux jeunes filles s'élancent, bientôt suivies par les autres passagers. "La chose qui nous a le plus étonnées, c'est la passivité des Cubains, aucun n'a essayé de se révolter", constate Sonia. Comme Deborah, elle ne savait presque rien de Cuba, n'avait jamais entendu parler des dissidents ni de la peine de mort. "Ils nous ont promis une semaine à Varadero l'an prochain, mais sans billet d'avion, et on ne sait pas si on aura l'argent pour revenir. Ils nous ont aussi donné un petit sac avec quelques brochures sur Cuba et deux CD qui ne marchent pas."
Jean-Michel Caroit